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Catherine Marnas, double-je

À 62 ans, Catherine Marnas s'apprête à rempiler pour un mandat supplémentaire au Théâtre du Port de la Lune. Profitant de cet entre-deux, on a rebattu les cartes.

Catherine Marnas - RB

C'est drôle comme, parfois, une personne reste étonnamment attachée à une fonction. Depuis toujours, pour ses amis et son entourage, Catherine Marnas est metteur en scène, une acharnée du boulot, établie depuis janvier 2014 à raison d'environ quinze heures par jour au poste de directrice du Théâtre national de Bordeaux Aquitaine. Bien sûr, sa carrière l'a aussi fait passer par Lyon, Marseille et même à l'international, de la Chine au Mexique en passant par le Cambodge ou le Brésil. Avec ses éternelles baguettes chinoises attachées dans les cheveux, elle habite encore aujourd'hui à deux pas du théâtre, dans lequel elle conserve d'ailleurs une grande partie de sa bibliothèque personnelle, des étagères entières d'ouvrages, classiques ou non, parmi lesquels figurent quelques trésors, dont les correspondances d'André Gide, un vieux volume aux pages marron auquel elle tient particulièrement. "Ce sont mes compagnons, ma richesse, mon patrimoine. Ça me permet aussi de faire la fourmi et d'amener les livres dont j'ai besoin chez moi, comme on balade des copains."

Toujours très présente dans le théâtre depuis son arrivée, elle a endossé le rôle de la Mnouchkine, cette directrice indissociable du Théâtre du Soleil. Elle est identifiée, errant dans les couloirs mais n'étant jamais loin d'un regard. En janvier prochain, elle entamera son second mandat à la tête du TnBA et de l'école qui lui est affilié, l'éstba. Nommée par l'ancienne Ministre de la Culture, Aurélie Filipetti, elle a souvent eu un rapport étroit avec le monde politique. Elle est cependant bien à l'abri d'être une marionnette du pouvoir. Dans un étonnant jeu de miroir, elle pourrait être comparée à ce personnage si fascinant qu'est Harvey Dent, le procureur de Gotham City créé par Bob Kane dans les années quarante, symbole augmenté de notre "je" pluriel et de nos faces d'ombre. Au moment même où le TnbA est menacé d'une fermeture temporaire après une possible condamnation en novembre prochain, on a posé nos valises dans le large bureau de Catherine Marnas pour tenter de prouver que c'est au gré de ses humeurs, de ses expériences et de son identité que cette dernière a su façonner le cocon dans lequel elle continue aujourd'hui de se plonger, sans jamais faire le distinguo entre public et privé. "La schizophrénie est ma spécialité", dira-t-elle, non sans sarcasme. Entre humour, humeurs, regrets et fantômes, voici la face cachée d'une femme qui aime tirer les ficelles. 

Sans contrefaçon...

Catherine Marnas n'a pas vraiment changé depuis trente ans. Elle porte toujours les fameuses baguettes emprisonnées dans ses cheveux blonds, par souci de commodité avant tout, dira-t-elle. "Derrière ces baguettes, il y a une histoire d'hyperactive qui voulait quand même garder les cheveux longs. Quand on bosse, ce n'est pas très commode. Comme je suis un peu speed, très vite quand je travaillais ou que j'écrivais, je prenais des crayons ou des pinceaux que j'attachais sur ma tête pour les retenir. Je me suis demandée, au moment d'aller en Chine, quelle allait être la réaction des gens. C'est un peu comme s'ils venaient en France avec une fourchette et un couteau attachés dans les cheveux. Mais comme ils sont très polis, ils n'ont jamais rien dit. Ça restait étrange". Sur la longue table posée dans la vaste pièce qui lui sert de bureau, il y a un peu de bordel. Un paquet de clopes qui traîne, dans le fond. Par rapport aux anciennes photos, les traits ont simplement été altérés par le temps, mais le regard bleu clair et acéré demeure. On l'a vu porter des vestes de jogging ou des pulls, se tailler des costards même, sans jamais qu'une véritable tendance de n'en dégage. Simple, sans fioriture. Il s'agit sans doute des restes d'une enfance, déjà, partagée en deux. D'origine ardéchoise ("les têtus de la France"), elle grandit à Lyon où elle se sent "immigrée". "Mes parents étaient originaire d'un petit village d'Ardèche, d'origine paysanne. Ils ont donc fait partie de cette grande migration, ce mouvement énorme mis en chanson par Jean Ferrat dans "La Montagne". Leurs parents étaient agriculteurs et quand ils se sont mariés il s'est agi de gagner leur vie. Leurs parents n'étaient d'abord pas assez âgés pour laisser tomber la ferme, d'autant plus que cette dernière n'arrivait plus à les faire vivre. J'ai été une immigrée en ville jusqu'à l'âge adulte. Dès que j'étais malade ou en vacances, je filais chez mes grands parents. Sans doute devais-je à chaque fois trouver un prétexte pour y revenir. J'ai l'impression d'avoir eu deux vies à des siècles et des époques différentes". À la campagne, on parle patois, il n'y a qu'une seule cabine téléphonique pour tout le village et l'eau au robinet s'est longtemps fait attendre. Cette dichotomie ne dérange en rien Catherine, qui "apprends assez vite à composer avec ces univers et à me partager en deux. Je me suis très vite rendue compte par le biais de la normalisation des corrections, que je devais enlever mon accent du sud et certains termes de patois qui émaillaient quelquefois mes rédactions. Il y avait deux moi". 

Il y a en revanche un chemin, étroit, qui relie ces deux personnalités qui la composent. Elle réside dans les pages des livres qu'elle dévore, cette fiction qui la fascine tant. Quand on apprend à lire à quatre ans, on a forcément un "désir d'histoire" qui confine à la boulimie. À force d'ingurgiter des mots, elle se met un jour à en recracher quelques uns. "J'ai commencé à écrire des petits poèmes comme beaucoup de gens de mon âge l'ont fait lorsqu'ils étaient enfants. Je pensais que les fictions, que les histoires feraient partie de ma vie, mais je pensais plutôt écrire. C'était un monde où l'on croyait beaucoup à l'ascenseur social et pour qui la culture était quelque chose d'important". Au fur et à mesure que son propre récit s'enchaîne, elle apportera tout de même quelques nuances à cet angélisme culturel. "Ma mère me voyait comme une paresseuse molle parce que je passais mon temps dans les bouquins. Elle avait cette idée qu'une fille devait forcément travailler à la maison, être active. Dans ma vie professionnelle, je me suis rendue compte que j'étais tout sauf molle. Ma grand mère paternelle me disait toujours que je m'en sortirais parce que j'avais un sens de l'animation". Cette figure familiale est un élément important du passé de Catherine, et sans doute aussi de son présent et de la manière dont elle voit le monde. Étant de l'assistance publique, elle avait transformé sa maison en dortoir où vivaient, chaque jour, tout un tas d'enfants "non adoptables car pas abandonnés légalement". 

"Les jeux étaient très souvent initiés par moi, d'où je tirais un certain caractère de cheftaine. C'est certainement resté depuis car être metteur en scène, c'est avoir une position de pouvoir, ou en tout cas d'animation. Je me souviens très bien des fictions autour desquelles je mettais tout le monde à contribution dans le dortoir où nous dormions. Il y avait un paravent qui servait de coulisses, et une peau de caïman. Les draps faisaient le reste. C'était chanté, parlé, mais déjà en mouvement". Elle partage une amitié avec un jeune handicapé mental, membre d'une fratrie issue de parents alcooliques. On imagine bien alors que le reste des profils n'était pas vraiment ordinaire. Mais la jeune enfant qu'elle était alors s'accommodera de cette différence. "Ce n'est pas le fait de cette différence qui pouvait être quelque chose de triste. Ce qui est triste, c'est que la normalité des codes a fait que quand il a eu quinze ans, on l'a enlevé à ma grand-mère pour le mettre en institution spécialisée. Il est parti d'une sorte de paradis". Douée à l'école, la jeune Catherine a un look bien tranché, pas forcément par choix. "À l'époque, j'avais les cheveux très courts et j'étais très androgyne. J'ai grandi très tard. J'étais dans une école très populaire dans laquelle il y avait des poux et élevée par des parents qui ne faisaient pas beaucoup de différence entre les filles et les garçons, ça marquait aussi une façon d'être. J'étais terriblement frustrée, je me souviens de m'être collée des bouts de ficelle avec des scotchs pour avoir la sensation du mouvement des cheveux. Dès que j'ai pu décider, je les ai laissé pousser". 

Naissance et mort

Ce détail a bien sûr son importance dans cette genèse. Peut-être, si les choses avaient été différentes, n'aurait-t-elle jamais été repérée lors d'une fausse inspection de sa professeur de français. "Un jour, elle nous a dit qu'elle était inspectée. Je suis passée au tableau dans les Fourberies de Scapin. Moi qui étais plutôt timide, je crois que je me suis défoncée pour qu'elle ait une bonne note. En fait, c'était un mensonge. Il s'agissait d'une troupe de théâtre qui cherchait un petit garçon pour jouer dans La Savetière Prodigieuse. J'ai été prise dans le spectacle et j'ai découvert cette institution du théâtre par le plateau. Je jouais un rôle important et en plus je chantais debout sur une table. Je ne comprends pas comment j'ai pu faire ça". Voilà la gamine timide, aux airs de garçon manqué, faisant ses premiers pas sur les planches. Au lycée, elle fera de la danse jazz. Mais rapidement, elle s'apercevra en jouant qu'il manque quelque chose, où en tout cas qu'elle ne devrait pas être à la place qu'elle s'était imaginée au départ. "Je me suis rendue compte qu'on pouvait inventer des histoires à partir de corps, de voix et dans une sorte de travail collectif, moi qui n'avais imaginé raconter des histoires qu'à travers l'écriture. C'était assez jubilatoire par rapport à la solitude du processus d'écriture. C'était déjà un désir profond de rencontrer les autres. Le fait de découvrir le théâtre m'a fait découvrir ce manque d'inventer des choses à plusieurs". Mettre en scène des spectacles, voilà donc le trait d'union manquant à la phrase. Si, aujourd'hui, Catherine Marnas en a de très nombreux à son actif, c'est en entrant par le biais du jeu que tout a donc commencé. En ce moment, elle travaille en répétition sur un texte de Pasolini pour la saison suivante, dans lequel elle établit avec le philosophe Guillaume Leblanc "un questionnement sur les nouveaux modes de vie apportés par la société de consommation, ce qu'on perd en culture spécifique, en originalité". Comme tout metteur en scène, elle a bien sûr ses thèmes de prédilection. 

La mort semble en être un. Au travers des affiches des différentes saisons du TnBA qu'elle a co-signées, on voit souvent des symboles de têtes de morts mexicaines. On trouve aussi une grande trace de ce pays au travers de sa compagnie théâtrale, Parnas, notamment de 1995 à 2011. Ce qu'on sait plus rarement, en revanche, c'est pourquoi ce pays et pas un autre. Il occupe forcément une place personnelle dans sa carrière et dans sa vie. Il est lié à cette conception très particulière qu'a la culture mexicaine de la mort. Entre couleurs poétiques et syncrétisme religieux, presque mystique. Un mysticisme dont on retrouve aussi la trace chez la femme qui se trouve en face de nous et qui raconte, sans marquer de pause, la terrible épreuve et la renaissance cathartique qu'aura constituée le deuil de ses parents. "Ils sont morts trop jeunes pour eux, avec l'impression qu'ils s'étaient fait avoir, qu'ils n'avaient pas eu le temps de faire tout ce qu'ils voulaient faire dans leur vie. Ils sont morts en état de révolte et de colère. Ça a été très violent pour moi qui les ai vu se battre contre cette mort. Et puis Georges Lavaudant m'a emmené au Mexique". Lavaudant, on le retrouvera aux côtés d'Antoine Vitez comme les deux "fondateurs" du théâtre de Catherine Marnas. Auteure d'une thèse sur le second, qu'elle n'a d'ailleurs jamais terminée, elle aura été longtemps assistante à leurs côtés. Refermons donc cette bulle et retournons au Mexique, un lieu qui semble en tous points fondateur pour la suite. "J'étais très malade en arrivant là bas, je délirais, j'avais de la fièvre. Je crois que c'était une façon pour moi de toucher le fond de la piscine. Le Mexique m'a donné un rapport à la mort très particulier. On a tous notre propre mort posée sur notre épaule gauche. Oui, nous sommes mortels, et c'est parce que nous le sommes qu'il faut que la vie soit une fête et non pas une source de tristesse. Parce que c'est court, ce doit être un feu d'artifice. A posteriori, je me suis dit que cette douleur, immense, qui a fait que je me suis sentie comme un bateau sans ancre (je pesais 40 kilos), s'était transformée en une leçon de vie. On n'est pas sans arrêt sage, mais on essaie de l'être. Les critères d'argent, de carrière, pour moi tout ça n'a aucune importance. Je ne mesure les problèmes qu'à l'aune de la mort. Ca prouve que je les relativise et que je suis, sans doute, investie et engagée dans ce que je fais sans avoir aucun recul sur les choses". 

Voilà donc les petits fantômes qui accompagnent Catherine, bien cachés au fond de ces centaines de volumes épais reposant dans sa bibliothèque, jusqu'à ce qu'elle décide d'en reprendre quelques uns pour s'y replonger. Le paradoxe est évident : une fascination pour la mort chez quelqu'un dont le but essentiel est de créer, pas besoin de filer la métaphore plus longtemps. Longtemps hésitante (en même temps qu'elle jouait, jeune, l'Ondine de Giraudoux, elle suivait des études de lettres et obtenait deux maîtrises, en lettres et en linguistique), elle mettra du temps à se rendre compte qu'être professeur ou comédienne, c'est faire un peu du hors sujet dans sa propre dissertation. "Inutile de vous dire que quand on est une femme et qu'on vient de ce milieu là, on a quand même à peu près tous les handicaps face à soi. Le travail de prof, c'était une sécurité. La transmission ne me rebute pas, j'aime ça. C'est ce que je fais aussi avec les jeunes acteurs. Mais j'ai passé ma vie à être chien de berger, à faire des allers-retours pour essayer de réunir les deux groupes. J'ai monté mon premier spectacle et je n'ai jamais terminé mon doctorat, peut-être parce que j'étais rassurée sur la possibilité d'un parcours en tant que metteur en scène". Voilà donc le moment propice, clé. Celui où Double-Face cesse de mettre son destin entre les mains d'un hasard ambivalent et redevient l'éclairé Harvey Dent, sûr de lui, épris d'une certaine forme de justice et véritablement lui-même. À partir de là, la carrière est lancée et ne s'arrêtera plus. De son tout premier spectacle, Rashōmon, elle tirera quelques "fées au dessus du berceau" qui lui permettront d'ailleurs d'acquérir un peu de cette confiance lui ayant souvent manqué.

Éloge des Monarques

Reconnue dans la formation d'acteur, elle parcourra les destinations sur la carte du monde, une carte et une carrière dont on peut aisément retrouver un peu partout le détail. Au détour de l'une de ces destinations, à Villeurbanne, elle fera la rencontre de son "amour littéraire", l'auteur du merveilleux "Sallinger", Bernard-Marie Koltès. "Un jour, j'ai vu une secrétaire taper un texte. En regardant par dessus son épaule cette écriture, j'ai eu un sentiment qui ressemblait fortement au coup de foudre amoureux, cette sensation que vous reconnaissez l'autre parfaitement, que vous l'avez déjà connu. J'ai reconnu cette écriture. C'était celle que j'avais en moi mais dont je n'avais pas les capacités". C'est qu'à partir du moment où elle a fait la connaissance des plateaux, Catherine aura arrêté de noircir des pages, sans doute aura-t-elle trouvé dans cette planification et ce travail pluriel un nouvel exutoire. Tout cela pourrait ressembler à un reste de parcours idyllique, d'autant plus si on y ajoute en 1999 un grand prix national du Ministère de la Culture dans la catégorie "jeune talent" et une récente médaille de Chevalier des Arts et Lettres. Mais Catherine Marnas n'échappe pas à cette règle voulant que tout personnage fort a, dans cette grande scène qu'est la carrière, son moment de faiblesse. Le sien interviendra sous la chaleur du soleil marseillais. Candidate au poste de directrice du Centre Dramatique National (ou CDN) local, La Criée, elle a d'abord des retours positifs du ministre de la Culture de l'époque, Frédéric Mitterrand. Problème : des choses ont déjà été promises à une autre metteur-en-scène, alors épouse de Jérôme Deschamps, Macha Makeïeff. Jouant volontiers le jeu politique dans un projet qui lui tient à coeur, Catherine perdra dans la dernière ligne droite. Elle en garde, encore aujourd'hui, un amer ressentiment. "C'est un souvenir extrêmement douloureux. Je crois qu'il y a un sentiment dans la vie que l'on dépasse très difficilement, c'est celui de l'injustice. Ça rend très impuissant. J'ai fait une dépression nerveuse, je développe une maladie auto-immune dont je ne suis pas sûre du tout que ça n'ait aucun rapport. Si j'avais été plus stratège, plus politique...". 

Oui mais voilà : au gré des changements de gouvernements et des petits jeux de pouvoir, elle se découvre une impatience grandissante. "Mon rapport avec le pouvoir est très compliqué. Il y a des règles et des enjeux que je ne maîtrise pas. J'essaye d'être dans la transparence. Avec des politiques intelligents, on peut revendiquer une parole et une stratégie qui ne sont pas les mêmes. Je fais confiance en leur loyauté, ce n'est pas toujours payant". Son "lot de consolation" n'en sera d'ailleurs pas un. Deux nouvelles salles de théâtre, baptisées "Les Plateaux", lui sont proposées à La Friche Belle de Mai. "Quand les salles ont été construites, il y a eu un changement de gouvernement. On m'a dit que la gauche n'avait pas à récupérer les bêtises du précédent ministre et qu'il n'y aurait donc pas de budget de fonctionnement. Je me retrouvai donc avec une jolie voiture et pas d'essence. J'aurais eu vingt ans, je pense que ça n'aurait pas été un problème. On repartait à la pêche au subventions. Mais ça commençait à me fatiguer tout ça. Je me suis retrouvée dans cette situation absolument stupide d'inaugurer un théâtre sachant que je partais. Bienvenue et au revoir. J'ai quand même la fierté d'être à l'origine de cette construction, et je pense toujours que c'est bien qu'il existe". Accrochée tel un crustacé à son rocher, elle ne verra, dans un premier temps, pas Bordeaux lui faire du pied. Elle finira par y jeter un oeil, et puis l'autre. "Ce qui m'a beaucoup attiré, c'est qu'il y avait une école". Il s'agit là de sa dernière destination en date, on l'a vu. Par ce bel après-midi de juillet 2017, Catherine a pas mal avancé et oublié cet épisode à l'intrigue avortée. Elle a tourné une page. Elle est devenue celle qu'elle est aujourd'hui, la Mnouchkine locale.

Incertitude du combat

Au moment d'entamer son deuxième mandat, elle a été forcée de faire un bilan du premier. Et de retomber dans ses travers, éternellement tiraillée entre le blanc et le noir. "Je voulais amener quelque chose qui soit à la fois méditérrannéen et mexicain. Le théâtre devait être une base de création ou le public pouvait avoir un rapport très chaleureux avec les artistes, il devait toucher les classes sociales plus défavorisées et les jeunes. Or, on a eu une augmentation de 33% du public entre 18 et 24 ans. L'école, elle, devait jouer sur le collectif, le sens du corps et l'ouverture à l'international". Si la première promotion est déjà partie en Argentine, devinez où la seconde posera ses valises ? Bingo, le Mexique, vous suivez. "En trois saisons, on a eu 2300 abonnés de plus, ce qui est énorme parce que c'est un théâtre qui marchait déjà bien avant que j'arrive. Par contre, par rapport à la mission d'un CDN, j'avais laissé trop de côté la création". Ne comptez pas sur elle pour refaire cette erreur : si la programmation de 2016 avait fait appel à de nombreux spectacles invités, l'offre de cette année se resserre : moins de spectacles, plus de créations et de co-productions. "Ca devient réellement ce que ça devrait être : une ruche de fabrique de spectacles. Ca se voit déjà : on arrête pas de croiser, de répéter les uns à côté des autres". 

Un nouveau départ menacé par un nuage sombre. Si, comme tous les autres CDN du territoire, le TnBA fonctionne en grande partie sur des subventions publiques, une assignation en justice par le Syndicat des artistes interprètes SFA-CGT (rejoints pas FO et la CFDT) revendique le non-respect d'un accord de 2003 engageant le lieu à un certain volume d'emplois directs d'artistes-interprètes. Somme globale réclamée : près de huit millions d'euros, dont 354 000 pour le TnBA. Les insomnies de Catherine se sont, logiquement, faites plus fréquentes. Elle qui avoue passer de nombreuses nuits à "faire ce qu'elle n'a pas le temps de faire la journée", comme écouter des podcasts dont elle est friande, se retrouve dans une situation incertaine, au moment du soixante-dixième anniversaire de l'invention des Centres Dramatiques Nationaux. "Pendant longtemps, je n'ai pas du tout pris cette chose au sérieux. D'abord parce que ça concerne des années avant que j'arrive mais aussi parce que je trouvais ça stupide de dire que pour respecter l'emploi artistique, on allait être condamnés, fermés et du coup le respecter encore moins", clame-t-elle. "L'angoisse est évidemment très grande par rapport aux compagnies auprès desquelles on s'engage. J'aimerais bien que ça se règle le plus vite possible. La somme qui nous est réclamée représente environ la moitié du budget artistique. Si nous sommes condamnés, nous devrons provisionner même si nous faisons appel. Dans la mesure ou nous ne pouvons pas nous endetter de cette somme là auprès des banques, on sera obligés de fermer pendant une certaine période. En gros, ce serait un chômage technique de trois mois minimum. Mais on va croire à une espèce de bonne étoile". La revoilà, la gamine timide et partagée entre deux mondes, à qui rien ne semble faire peur et qui se découvre des capacités insoupçonnées. Prisonnière des souvenirs, cette dualité intérieure laisse quelques marques.

Sa vie aujourd'hui, Catherine la prend carrément comme un "sacerdoce", osant la comparaison avec une religieuse, elle qui en a reçu l'éducation mais se révèle agnostique. Elle reste malgré tout engagée, à sa manière, dans la défense cruciale de ce milieu qui la fait vivre, elle et les nombreux artistes ayant un jour poussé les portes du TnBa. "J'ai très peur pour les CDN, je suis inquiète. J'ai l'impression que ces instruments là sont jugés par des gens qui ne voient pas le travail qui s'y fait. À l'ère de l'opinion qui juge que le théâtre est fait par une élite, j'ai peur que petit à petit, dans l'idée d'une valeur absolue de l'argent, les politiques se désengagent de la culture et s'éloignent des valeurs essentielles qu'elle apporte. Ils sont déjà en train de le faire. Pour moi, c'est vital, ce n'est pas un supplément d'âme, un petit plus. C'est essentiel. On n'a jamais vu une civilisation survivre sans continuer d'inventer des histoires ensembles. Si je suis pessimiste, je me dis qu'on arrivera à une espèce de privatisation avec des places plus chères et qu'on aura plus que le rôle de divertissement de la bourgeoisie locale. C'est mon cauchemar, j'espère qu'il ne se réalisera pas". Catherine continue, avec plaisir dit-elle, d'aller voir les oeuvres des autres. Cette année, elle en proposera deux, dont une tirée d'un conte de Grimm, "Le vaillant petit tailleur", où la genèse par excellence de l'enfant devenant, par la ruse et l'espièglerie, un roi. Elle regarde celui qui gouverne actuellement le pays avec un oeil prudent. "Emmanuel Macron a fait des déclarations concernant la culture où il affirmait qu'elle était très importante dans le parcours de chaque jeune. Effectivement, je pense que la meilleure démocratisation culturelle qui soit passe par l'école. On peut lui faire confiance en sachant que lui même a connu sa femme dans un cours de théâtre, entre autres… L'âge nous rend prudents. Si on m'avait dit que sous un gouvernement socialiste, avec toutes les déclarations d'intentions qui avaient été celles de départ, il y aurait eu une réduction du budget de la culture, je vous jure que je ne l'aurai pas cru". Une môme androgyne, une femme fragile, une lectrice acharnée, une amoureuse des histoires, une fumeuse speed et insomniaque. Catherine Marnas est tout ça, et plus encore. À la fois drôle, sarcastique et noire, elle donne un reflet évident de ce qu'est le théâtre moderne, aux confins des influences et des styles. Involontairement ou non, peut-être pour contenter le plus grand nombre. Elle adresse d'ailleurs un message à tous les nouveaux talents qui voudraient en faire partie. "Il faut garder une foi absolue dans ce qu'ils font. Dans quel monde veulent ils vivre demain ? Celui de l'efficacité arithmétique ou celui de l'épanouissement personnel ? Il n'y a jamais eu autant de jeunes qui veulent travailler dans le milieu artistique. Je trouve ça normal, ça doit être la tendance du futur. Où on la suit où on disparaît. Les dinosaures ont bien disparu...". Si la directrice du TnBA sait encore porter de nombreux masques, ils ne servent en revanche qu'à dissimuler sa propre et bien singulière vérité.

Romain Béteille
Crédit Photo : RB

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