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Société | Surveillant pénitentiaire, le dernier rempart

Surveillant pénitentiaire Gradignan

"Refondation pénale". C'est ainsi qu'a été présentée la série de mesures énoncées par le Président de la République Emmanuel Macron ce mardi 6 mars lors d'un discours à Agen devant les élèves de l'Ecole nationale d'administration pénitentiaire. Ce discours, qui fait suite à un mouvement de grève sans précédent des surveillants pénitentiaires en France en janvier dernier, aborde de manière détournée la question de la surpopulation carcérale (le taux d'occupation des maisons d'arrêt est en moyenne de 141%, avec une centaine de détenus pour 100 000 habitants). Il y a quelques jours, nous nous sommes rendus au domicile familial d'un surveillant pénitentiaire de la prison de Gradignan pour connaître sa propre vision du métier. Loin des clichés et des idées reçues, il nous a livré un témoignage brut et sans concessions.

Un vendredi soir comme les autres près de Bordeaux, aux alentours de 17h. A. arrive un peu à la bourre chez lui, dans un petit appartement situé à quelques minutes de la maison d'arrêt. "On avait perdu un détenu au moment de l'appel mais on l'a retrouvé", justifie-t-il pour excuser son retard. Une fois arrivé chez lui, café et clope sont de rigueur. Il pousse la baie vitrée donnant sur un jardinet exigu, avec pour relief des tours d'appartements proprettes. Ce qui nous frappe tout de suite et qui détonne par rapport à l'agitation de la rue, à quelques mètres de là, c'est le silence. Religieux, presque anormal. On a l'impression d'être entré à l'intérieur d'une bulle qui échappe un peu au temps. "Dès que j'arrive chez moi, il faut que je coupe", nous dit A. Couper de la prison dans laquelle il est gradé au sein du quartier des arrivants depuis 2007. Ce père de quatre enfants, est, avec sa famille, assez peu disert sur les réalités de son métier. "Je parle rarement de ce qu'il se passe. Je raconte quelques trucs, mais jamais quand c'est violent". Pourtant ça l'est, verbalement comme physiquement. A. dit qu'il a un mental solide, son cocon familial a l'air d'y prendre une grande part. Il a poussé pour la première fois les portes de la prison de Gradignan il y a onze ans et n'a pas encore atteint celle de la cinquantaine. Tout en certifiant qu'il ne s'agissait nullement là d'une vocation, il va nous dévoiler qu'au fur et à mesure des années il a acquis de l'expérience et quelques leçons entre ces murs si coupés de la réalité, cet univers qui n'obéit à rien d'autres qu'à ses propres règles. "On ne devient pas surveillant par vocation, c'est impossible", nous dit-il, et on a bien l'impression que c'est avec franchise qu'il tente d'expliquer pourquoi. Mais alors, comment le devient-on et qu'est ce qui nous permet d'y rester ? La réponse est, à coup sûr, bien plus complexe que la question. Ayant bien digéré les incohérences de Prison Break, on a demandé à A. de nous parler de la vraie vie, avec le moins de filtres possibles. Il a accepté le contrat. 

L'épreuve d'un "bleu"

Il ne faudrait pas tout confondre : les débuts de A. dans le milieu carcéral se sont fait sur le tard. Ce natif des Landes (à Biscarrosse) n'était, certes, pas un élève brillant. Il le justifie facilement. "J'ai fait une année de droit après mon bac, mais ça a été une année de fêtes. "J'avais un papa très dur, qui appartenait à une génération d'immigrés venus travailler en France. Avec lui, on ne devait avoir de problèmes avec personne. Je n'ai pas eu d'adolescence dans laquelle on pouvait sortir comme on voulait. Elle a été plutôt tranquille, gérée par mes parents mais pas libre du tout : ma première sortie autorisée, je l'ai eue à 19 ans. Quand je suis arrivé à la fac, ça a été la libération totale. Pendant un an, je n'ai fait que du sport et des sorties. La deuxième année je ne me suis pas réinscrit, ça ne servait à rien. J'ai encore fait une année sabbatique, je vivais de mes économies de saison. Je m'étais spécialisé dans la sécurité et dans les campings. La journée, je vendais des beignets sur la plage et le soir j'étais veilleur de nuit dans un quatre étoiles jusqu'à quatre heures du matin. Ces sommes me permettaient de vivre toute l'année". Sa jeunesse, A. l'a donc vécue comme ça, à naviguer entre deux eaux sans vraiment se poser de questions sur son avenir. Les réalités de la vie, jamais avares en métaphores et en symboles, l'ont rattrapé. "À un moment, on se dit qu'il faut se caler quelque part", énonce-t-il. La prison ne vient pas tout de suite, les rêves et les envies sont encore majoritaires. Celle de "monter un petit restaurant sur la côte". Chef ? Non, "trop contraignant", même après six mois de formation. D'autant que A. a un sacré problème issu de son enfance : une allergie tenace à toute forme d'autorité, ce qui paraît d'autant plus paradoxal au regard de ses fonctions actuelles. "À l'époque, je ne supportais pas les ordres. J'avais le respect de l'uniforme mais j'étais allergique à l'autorité. Dans n'importe quelle situation, il fallait que je commande ou que je fonctionne seul. Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis". 

À l'époque, A. fait ses gammes : intégré dans une association sportive à Caudéran, il est remplacé au bout d'un an. Sa femme, elle, "finissait ses études et travaillait en tant que régisseuse aux cuisines du CROUS". Alors il s'inscrit dans une agence d'intérim pour bosser dans le bâtiment et passe rapidement "du petit manoeuvre à l'ouvrier respecté", en écumant le territoire au gré des chantiers. Sans trop y croire cela dit : ce travail étant uniquement "alimentaire", il avait la tenace impression de ne pas s'y retrouver. La motivation pour devenir "maton" n'est d'ailleurs pas venue de son propre chef. "Mon épouse m'a incité à passer les concours, j'étais réticent". La famille naissante, elle, l'est moins à être gérée, une solution doit donc être trouvée. "Je suis resté quasiment quatre mois sans rien, ma famille m'a aidé. J'ai passé le concours pénitentiaire suite aux conseils de ma femme. Je la remercie encore aujourd'hui, parce que c'était ma voie". Sur les onze candidats bordelais, il est le seul pris cette année là dans une promotion nationale en comptant 270. Pourquoi ? Encore aujourd'hui, il a du mal à se l'expliquer. "Peut-être que la tenue vestimentaire et la stabilité familiale ont joué. On m'a proposé de passer différents concours pour changer de grade et de statut depuis, je ne veux pas. J'estime que le train est passé et que je suis suffisamment épanoui dans ce que je fais". A. n'est alors qu'un simple "bleu" en formation, période de laquelle il garde un souvenir évidemment très différent de sa réalité quotidienne, avec des peurs qui ont depuis disparue pour faire place à d'autres. "N'importe quel être humain normalement constitué a une appréhension quand on lui parle de prison. Quand vous arrivez dans l'établissement en stage de découverte, vous êtes un vrai bleu mais vous avez peur. L'influence de la télévision, des séries. Pour vous, la prison, c'est la violence. Vous avez peur des assassins, des prisonniers. Votre cerveau se met en marche, vous imaginez un peu tout et n'importe quoi, c'est brouillon. Ce qui m'a le plus marqué en rentrant dans l'enceinte de la prison, en détention, c'est l'odeur. C'est un mélange d'hôpital et de... ça dérange et ça met mal à l'aise longtemps. Le choc carcéral est des deux côtés : il a existé pour moi quand j'ai mis le premier pas dans une prison en tant que surveillant, même si j'étais du bon côté, du côté de l'autorité. C'est le même pour les détenus. On ne sait pas ce qu'il y a derrière. Si, pour moi, il a été violent, j'imagine pour eux. (...) Le premier soir, on appelle sa femme et on lui parle de tout ce qu'on a vu, il faut que ça sorte. On se rend compte que toute l'appréhension qu'on avait avant est fausse".

Les premiers pas, s'ils sont marqués par des souvenirs tenaces, ne sont pas timides. C'est même tout l'inverse. Une fois les portes franchies, chaque matin, A. se transforme en un "bleu" implacable. Sans se poser de questions. "Ce qui va être récurrent pendant deux ans pour moi, c'est cette autorité. Elle va être sans faille. Elle va être dure. Tant qu'on n'a pas eu le sésame de la titularisation, on va être impeccable, incassable, intolérable. Une machine. Alors que ce n'est pas ça qu'il faut faire. Mais eux, c'étaient les méchants. Tu sais qu'à 7h00, ils peuvent aller à la douche jusqu'à 9h30, pas une minute de plus. Aucun échange. Ça a été lourd de conséquences pour moi". Son stage de découvertes dans un centre pour peines aménagées, il le passera auprès d'un tuteur plus mesuré, avec suffisamment d'années au compteur pour faire la part des choses. Mais A. reste droit dans ses bottes, un peu trop même, reconnaît-il aujourd'hui. "J'ai été sans pitié. Les chaussures cirées, toujours bien rasé, pas une tâche, toujours à l'heure avec mon petit carnet. Carré. J'en ai chié, parce que j'ai été insulté, j'ai tout eu. Mais j'ai été jusqu'au bout. On ne m'a pas tapé dessus parce que j'avais toujours un ancien avec moi, et je pense que les détenus font la différence entre les élèves et les titulaires. Par contre, ça s'est ressenti sur ma note : elle était très bonne mais on m'a reproché ce côté dur". D'un manichéïsme renforcé par la naïveté des débuts, le miroir déformant que A. s'était fait de la prison rejaillit même sur sa vision de la morale. "D'un autre côté, je ne supporte pas l'injustice. Quand je suis sorti de l'école, je m'étais mis dans la tête que tous les gens qui étaient en prison, c'était tous des méchants, des rebuts de la société, des gens qui ont ce qu'ils méritent. C'est là où je me trompais. Mais quand on a une étoile de shérif, au début, on la fait briller".

Le sens de la mesure

Évidemment, dès qu'il entre à la Prison de la Santé, à Paris, une toute autre histoire se met en marche. A. découvre qu'entre le blanc et le noir, il y a du gris. Là, au fond de ces cellules au passé très lourd, il découvre 1582 détenus avec lesquels il va devoir adapter son comportement. "J'y ai découvert la misère humaine. Ça, c'est violent. Des personnes à trois dans une cellule de 10 mètres carrés, avec des rats. Pas d'argent, pas de famille, pas de soutien, beaucoup d'étrangers d'Afrique Centrale ou du Nord. Des pauvres types, quoi. J'ai tout vu : la détresse, la misère, la violence. C'est un milieu confiné qui a ses propres règles. Tout en bas, des gens qui ont peur et qui n'ont pas l'habitude de toute cette violence. Tout en haut, généralement, des procédures criminelles, des gros barons de la drogue qui ont des pouvoirs à l'intérieur et à l'extérieur. Ces gens là, on les repère mais ils sont capables de gérer toute une prison. Le plus fort va manger le plus faible. La démerde, neufs fois sur dix, tu ne l'as que par la force. J'ai aussi vu des hommes qui étaient enfermés pour rien, juste parce qu'ils n'avaient pas de papiers. Quand ils se retrouvent en prison, ils n'ont déjà rien. Pas de parloir, pas de visiteur, pas d'amis ni de famille. Ils mangent ce qu'on leur donne, si on a la chance de les faire travailler, pour eux, c'est la panacée. C'est là où je me suis mis à faire mon travail différemment. J'ai potassé mon règlement et je me suis aperçu qu'il y avait trois choses intéressantes : garde, maintien, réinsertion. Maintenir la personne en cellule, essayer de la réinsérer et la garder vivante. Avec ces trois règles, on peut faire beaucoup de choses. Il n'est privé que de liberté". A. s'investit de plus en plus dans cette vision qu'il croit plus juste. Il participe à des formations à la prévention du suicide qui feront de lui un formateur à son tour. Impossible de changer le système, alors que changer la manière de s'en servir devrait encore être possible. L'adaptation se fait des deux côtés des barreaux. "Le jour où j'ai dit que je travaillerai en tant qu'être humain, ma vie en détention a changé. J'ai inversé la tendance. J'aidais les détenus qui en avaient besoin. Tout doucement, je me suis aperçu qu'un respect s'était installé. J'étais plus serein, je faisais beaucoup plus d'heures. J'ai été titularisé sans problème et je commençais à devenir important pour les détenus. J'ai empêché des gens de se suicider. Je commençais à aimer mon travail, j'y allais en sifflant. J'avais trouvé mon équilibre. Avant ça, j'avais créé un personnage qui n'était pas moi. Aujourd'hui, je suis même meilleur en prison qu'en dehors. Je ne confonds plus autorité et autoritarisme". 

 

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A. devient alors un gardien plus conciliant, sans pour autant être le copain qui passe tout : son équilibre forme aussi ses propres limites. "On ne peut pas être un pote, mais le fait de vivre avec eux en permanence, ça crée des liens. Ça m'a surtout permis de comprendre leur mécanisme". Mais la prison est loin d'être un paradis. Souvent même, elle est cruelle. La misère humaine, le sentiment de culpabilité, les conditions de détention et la surpopulation, elles, contrairement à A., ne font pas la part des choses. Et parfois, même en étant préparé au pire, il arrive quand même. "Un jour, j'étais surveillant dispo. On m'appelle pour aider en deuxième division pour un départ en promenade. J'avais des stagiaires et des élèves avec moi. C'est une coursive sous forme d'ovale. A l'intérieur, il y a des filets de sécurité et on voit le rez-de-chaussée. Il n'y a qu'une partie, au bout de la coursive, où il y a environ trois mètres carrés sans filets. Je vois un détenu sortir, on se regarde, je sais qu'il va se passer quelque chose. Je décide de contourner pour aller le rejoindre. Il arrive au niveau de la rambarde, il jette sa veste, il enjambe et il plonge. Je le vois s'éclater par terre. Je réintègre tout le monde, je calme les élèves, je sécurise l'étage. Ça a été mon premier suicide en live. La procédure a duré jusqu'à minuit. On m'a ramené chez moi, j'ai fait des cauchemars, je n'étais pas bien. Mais j'ai décidé de retourner travailler le lendemain, je n'ai pas voulu m'arrêter. J'ai essayé de comprendre ce qu'il s'était passé. Je suis allé dans sa cellule et j'ai tout lu, tout ce qu'il avait écrit. Après, j'ai compris : il était là parce qu'il avait tué sa grand-mère, il aimait le troisième Reich, il vénérait Hitler. Je pense que son geste était surtout causé par le remord et le désespoir. C'est d'ailleurs ce qu'il avait mis sur sa lettre". Dans ce genre de cas, les fondations familiales et toutes celles construites autour de la tôle aident A. à tenir bon. Il envisageait déjà d'être muté pour retourner dans son Sud-Ouest natal, il le sera plus tôt que prévu. 2007 sera l'année où il poussera pour la première fois les portes de la prison de Gradignan avec un bagage déjà conséquent derrière lui. Et de quoi guérir un traumatisme qui mettra longtemps à oublier. "En fait, on m'a muté pour ça. Je pense qu'ils ont compris que si je restais dans cette prison, j'allais faire un burn-out (...)". Où l'art de toujours avoir pour horizon d'éviter le pire. 

Mon papa à moi est un maton

Les démons non plus ne choisissent pas leur camp. La bouteille est parfois le réconfort le plus accessible. Même si A. se défend d'y avoir jamais touché, il a cotoyé des collègues qui n'ont pas eu ce sens de la mesure, ce qui renvoie peut-être au "turn-over" plus important chez les surveillants pénitentiaires qu'ailleurs. Pour A., même si c'est une réalité, en particulier dans les prisons les plus étendues, ce n'est pas aussi simple. "Dans toutes les promos qui intègrent l'ENAP, beaucoup ont passé quatre ou cinq concours pour être douanier, policier, policier municipal ou aux impôts. ils acceptent le pénitentiaire, commencent la formation et quand ils sont en poste, reçoivent une acceptation dans un autre concours. Ils s'en vont, c'est normal. Ensuite, il y a des gens qui, au cours de leur carrière, veulent changer de statut parce qu'ils s'aperçoivent qu'ils ne tiendront pas. Il y a beaucoup d'alcoolisme parce que si tu n'as pas quelque chose de solide en dehors, tu craques. Cela dit, j'ai un socle que 60% de mes collègues ont. Par contre, certains sortent et leur état se dégrade, on le voit physiquement. Moi, quand je sens que je ne tiens plus, que je commence à dérailler, je m'arrête. Ça arrive à tout le monde, les surhommes, ça n'existe pas. La différence, c'est que j'aime ce que je fais (...) En général, c'est en fin d'année. C'est souvent le mois le plus dur parce qu'il y a beaucoup de demandes. Après décembre, je me mets généralement en repos une semaine ou deux pour récupérer. D'autres ne s'en remettent pas. J'ai un collègue qui est revenu il n'y a pas très longtemps, il était en arrêt depuis un an. Mais les seuls qui sont vraiment, à Gradignan, partis se sont mis en disponibilité. À Paris, c'est fréquent, ce sont des usines à gaz. Mais si demain on me propose autre chose, éducateur de rue par exemple, je pense que je partirais. Pourquoi ? Parce que la prison, c'est la fin de la fin. Quand je reçois les gamins et que je vois comment ils sont, je serai peut être plus utile en amont". 

L'élément déterminant est là : A. est un papa avant d'être un maton. Face aux injustices et aux cruautés qu'il rencontre, face à l'état des jeunes qu'il voit défiler de plus en plus, il oppose son propre rôle dans l'éducation de ses enfants. "Quand tes garçons grandissent, il faut avoir l'oeil dessus parce que si c'est pour reproduire ce que je vois tous les jours en prison… Ça déforme aussi le papa. J'ai vu tellement de jeunes se détruire. Quand tu vois arriver un gamin de vingt-cinq ans polytoxicomane, qui vit dehors, qui n'a plus de dents... les policiers l'ont amené la dernière fois pour éviter qu'il ne meure dehors, et sa mère qui était venue pleurait parce qu'elle ne voulait pas le récupérer. Tu penses forcément à tes enfants. C'est pour ça que je ne rêve plus d'aventure ni de prendre du galon ni de partir loin. Ça n'arrive pas qu'aux autres, la prison". A. se forge une réputation et des responsabilités au fur et à mesure de son expérience. Aujourd'hui, il est gradé au sein du quartier des arrivants, "le lien entre la direction et le reste", mais aussi membre des commissions de disciplines, acesseur greffier et, on l'a vu plus haut, formateur dans la prévention du suicide. Avec des effets notables. "Quand j'ai pris le poste au quartier arrivants, en 2007 on a eu 18 suicidés; en 2008 on en a eu 21 et en 2009 ça a fondu d'un coup. L'an dernier, on était à quatre, ce qui est déjà beaucoup. Le travail fait au quartier arrivant est vital. Une personne écrouée va y faire un séjour de cinq à quinze jours pour nous permettre d'observer et de repérer ceux qui, éventuellement, pourraient passer à l'acte. Je travaille surtout à l'instinct. Une fois, j'ai demandé à ce qu'on mette un type en cellule de protection d'urgence en prévenant que si on ne le faisait pas, le lendemain matin à six heures, il ne serait plus là. Il s'est pendu à 6h00 (...) Si tu ressors et que tu n'es pas bien, c'est que tu n'as pas fait ton boulot". 

"Surveillant poil aux dents"

En janvier dernier, les surveillants pénitentiaires ont, en revanche, livré un discours beaucoup moins mesuré en traduisant un mal-être et un sentiment de déconsidération plus profond. Suite à des agressions de leurs collègues à répétition, un mouvement de "grève" singulier a mobilisé, à divers degrés, 119 établissements sur 188. Gradignan était l'un d'entre eux. Syndiqué, A., tout en sachant comme les autres à quoi il s'exposait, faisait partie des grévistes. "On s'est tous sentis concernés. Le problème de la prison, c'est que tu passes ton temps à te faire insulter, à te faire cracher dessus, des fois tu prends un coup de lame. En ce qui nous concerne, la surpopulation existe depuis dix ans. Je peux gérer plus de monde s'ils sont deux par cellule, mais trois… Ca veut dire qu'il y en a un qui dort par terre, ça va forcément créer des tensions. C'était quelque chose de récurrent et de latent. À Bordeaux il y a une surpopulation mais aussi un manque de matériel et un sentiment d'abandon de notre hiérarchie et de notre ministère. Il y a des postes où on est tout seul quand il faudrait être trois. On a l'impression que c'est le bandit qui a pris le pouvoir, que tout n'est fait que pour eux : la fin des fouilles à corps après un parloir par exemple. L'explosif dans une chaussure, c'est indétectable. Un type qui rentre avec deux semelles d'explosifs, il a des détonateurs potentiels partout dans sa cellule". Il n'hésite pas non plus à nous parler d'un manque cruel d'effectif comme l'une des raisons majeures de la mobilisation, "entre 35 et 50" selon lui. "Certaines équipes ont des 35, 40, 50 heures supplémentaires. Tu fais ça quelques mois et tu es obligé de t'arrêter. Les agressions à l'intérieur, les crachats, les insultes… on a estimé qu'au niveau de la sanction disciplinaire, ils n'étaient pas assez punis. On trouvait que le procureur ne poursuivait pas assez(...) Ce qui les intéresse, c'est juste de savoir où est le détenu. De notre côté, on aimerait bien avoir une salle de sport comme dans d'autres prisons. En Suisse, les surveillants ont des gymnases entiers pour se détendre. Nos uniformes sont faits par des détenus. Je suis d'accord sur le principe… mais regarde la gueule de nos uniformes…. Je pense qu'ils cachent cette misère et que personne ne vient poser des questions parce que les gens sont enfermés. Les prisons ne sont pas à l'image du pays".  

La mobilisation, qui ressemblait davantage à une bataille rangée, a cependant un peu dégénéré. Dans un reportage datant du 22 janvier, France 3 Aquitaine parle d'une évacutation "en douceur" des surveillants par les CRS. Présent sur place, A. livre une toute autre version. "L'élément déclencheur, c'est les CRS qui nous ont gazé le matin. Nous sommes la troisième force armée du pays. On n'a pas compris pourquoi un chef des agents de la fonction publique avait donné l'ordre de nous gazer. Mes collègues se sont fait taper dessus. Pourquoi ? Les délégués syndicaux nous ont demandé d'arrêter, alors on est rentré chez nous. On leur a donné une sacré peur, pendant une semaine. On aurait continué une semaine de plus, c'était la fin. Ils (il parle d'officiers de la direction interrégionale ayant assuré la "continuité du service public") étaient obligés de faire venir la police dans les miradors… ils étaient à la ramasse". La fin de l'histoire du côté des prisons, on la connaît : le discours du Président Macron a Agen souhaitant "renforcer l'efficacité des peines", forfaitiser certains délits... plusieurs annonces censées atténuer la surpopulation carcérale. L'appel au secours des surveillants pénitentiaires de Gradignan, lui aussi, a visiblement été entendu. "C'est sûr que nous avons obtenu des choses : une paire de chaussures magnum, c'est important d'avoir de bonnes chaussures... et un gilet par balles personnalisé. Des dimanches et des nuits mieux payées, 400 euros de plus sur la prime de fin d'année". Au niveau national, le "plan prison" prévoit aussi le recrutement de 1500 conseillers d'insertion supplémentaires, dont le nombre s'èlève actuellement à 4000 pour 250 000 personnes suivies en détention ou en milieu ouvert. "Pour nous, ça bouge bien, ce n'est pas tombé à l'eau. On avait déjà fait des mouvements devant la porte, mais comme ça, c'était une première. Les gens ont commencé à comprendre la difficulté du métier parce que c'était en boucle pendant presque une semaine. Je pense que le gouvernement va réfléchir mais s'ils veulent trouver du monde, il faudra faire un effort sur les salaires et faire en sorte que les prisons s'ouvrent". 

 
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Fenêtre sur cour

Depuis la fin du mouvement, les sanctions sont tombées, chacun a repris ses quartiers, et A. est toujours en poste dans celui des arrivants. En 2017, l'ancien Ministre de la Justice a annoncé la construction d'une nouvelle prison pour l'horizon 2022, sur le même site que l'actuelle qui compte 423 places pour environ 600 détenus. Pour A. la grève et ces nouvelles perspectives ne changent pas grand-chose, ni à sa manière de travailler, ni à sa vie de famille au quotidien. "J'ai mes repères, mes enfants grandissent ici. Si j'étais égoïste, je me ferai muter dans les Landes. Mais j'ai un gamin qui est à la fac, le deuxième au lycée, le troisième au collège et la petite en primaire. Je ne serai pas contre le fait de partir, une prison est une prison. Mais je punirais mes enfants. Je suis le premier à dire que c'est une sale taule, qu'elle est mal configurée, que j'attends qu'ils nous construisent une nouvelle prison... mais quand un hôtel n'a plus de lits, il est complet, nous on n'a pas le droit d'afficher complet. Même si on doit avoir 200 cellules triplées, on les aura. Une fois qu'on les a, il faut bien qu'on gère le problème. Si tout le monde s'en foutait, on aurait des morts tous les jours". Ces considérations n'empêchent pas non plus A. d'avoir de sérieuses craintes et des incertitudes tenaces sur la manière dont il va gérer des cas particuliers qui ne cessent de croître. "On a trois problèmes récurrents qui vont, je pense, être difficiles à gérer dans les années à venir. Les radicalisés, pour nous, ça fait un peu peur parce qu'on n'est pas aptes à gérer ce genre de personnes, même si on va être formés et qu'il y a des choses qui se mettent en place. La drogue, contre laquelle on ne peut pas lutter, or on en a de plus en plus et de plus en plus jeunes, et les jeunes sont toujours les plus durs à gérer en détention parce qu'ils sont très demandeurs. Enfin, les pathologies, ceux qui ont des problèmes graves comme la bipolarité ou d'autres, d'ordre psychiatrique. On en a de plus en plus. Au mois d'octobre, j'avais appelé mon étage la Cour des Miracles. J'essaie de rendre la situation moins difficile en m'impliquant(...) En face, à l'UMD de Cadillac, on ferme des lits psychiatriques et on préfère les mettre en prison. On a eu le cas d'un malade a qui on a, soudain, arrêté le traitement. Le lendemain, il a failli tuer le psychiatre. Qui l'a défendu ? Des gens comme nous".

A. est donc visiblement pleinement conscient des défis qui attendent la profession dans les années à venir. Lui, fils d'immigré élevé à la dure, affirme avoir trouvé sa voie, même si cette dernière impose quelques sacrifices préalables. "Je flippe tout le temps. Si tu ne flippes pas tu ne peux pas travailler. C'est que tu es fou. Je travaille avec la peur, mais il faut la gérer". Dans les semaines à venir, des surveillants pénitentiaires interviendront d'ailleurs dans les collèges et lycées de Gradignan, à la demande de la mairie, pour faire de la prévention. A., nous ayant avoué qu'éducateur serait peut-être la seule option qui lui ferait quitter son poste actuel, pourrait être de la partie. Quant à la retraite ou à une éventuelle reconversion, il affirme y travailler. "J'ai deux possibilités : soit monter une petite affaire ou travailler au tribunal. Je trouverai facilement. N'importe quelle boîte de sécurité nous embauche". Même s'il ne parle que rarement boulot à la maison, ce père de famille a quand même, dans ce climat toujours tendu et difficile à gérer, quelques fiertés personnelles. Celles d'avoir orienté quelques mômes perdus vers un meilleur chemin, d'abord. "J'ai sauvé des petits délinquants qui, aujourd'hui, ont des diplômes, ont une copine. Je les revois de temps en temps. Des gens m'ont envoyé des cartes de fin d'année, des parents de détenus notamment". Celle, enfin, d'y croire encore, avec cet art de toujours distinguer le gris clair du foncé. "Il faut croire en l'homme(...) Quel que soit le manque de moyens, le manque de sécurité... on fera le job".  

Romain Béteille
Romain Béteille

Crédit Photo : RB

Publié sur aqui.fr le 11/03/2018