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Culture | L'Actualité du Roman Noir et des éditions Agullo

Árpád Soltész : Le bal des porcs-  traduit du slovaque par Barbora Faure- Agullo Noir- 392 pages- 22 €- septembre 2020

Le romancier slovaque Árpád Soltész poursuit dans ce Bal des porcs l’œuvre de dénonciation de la corruption criminelle de son pays entamée avec son précédent roman, il était une fois à l’Est. Il le fait avec le même allant, noir et jubilatoire, et cette écriture particulière, au style journalistique décontracté, mélange d’humour à froid et de rage bouillonnante et contenue contre les effets de ces affaires délétères.

Tout débute avec la disparition d’une jeune fille après une soirée dans un lupanar pour huiles du régime ; son amie, elle aussi pensionnaire de cette maison de redressement où des adolescentes sont forcées de se prostituer, s’évade pour se réfugier auprès de la police. Il n’est pas sûr que ce soit la bonne option dans cette contrée ironiquement désignée comme « Le Joli Petit Pays sous la Minuscule Chaîne de Hautes Montagnes ». On y vit sous l’emprise sans conteste d’un personnel politique, tenu jusqu’au Président, par une espèce d’internationale de mafieux des proches régions d’Europe : car outre des Slovaques, on y retrouve des Hongrois, des Albanais, des Italiens. Les personnages multiplient les manières de s’enrichir le plus vite possible, tenant en laisse la police, la magistrature et le personnel politique, pratiquant le chantage et l’élimination physique de ceux qui n’acceptent pas de rentrer dans ce jeu. On voit, entre autres personnages à la fois grotesques et terrifiants, un certain Casse-dalles-figure immémoriale de tueur à gages- qui a toujours son sandwich préparé par sa femme pendant qu’il fait creuser les tombes par ceux qu’il exécute dans la forêt. Le livre conte la montée de cette emprise, les coups fourrés, les cassages de figure et les liquidations, l’architecture de ce système politico-mafieux, le trafic d’armes (dont on retrouvera certaines lors de l’attentat en 2015 du Bataclan en France), le trafic d’influence, l’extorsion de fonds, les expulsions de paysans de leur terres, le détournement des dotations agricoles, la chasse aux subventions européennes pour les centrales solaires…Car sous le ressort d’une fiction, c’est d’une histoire bien réelle dont il s’agit : celle de la « grandeur » et de la chute (relative) d’un personnel politique en Slovaquie, où l’assassinat d’un journaliste et de sa compagne a provoqué un séisme politique, en 2018. Mais le journaliste narrateur -double du romancier, lui-même célèbre enquêteur dans son pays- préfère les armes de la fiction pour raconter ces faits vrais, comme il le dit lui-même : « L’auteur de ce livre est un prostitué de journaleux et affabule sans le moindre scrupule. Son roman ne contient pas la moindre parcelle de vérité. L’action se déroule dans une région qui pourrait bien être la Slovaquie, mais qui ne l’est pas du tout. Si malgré tout vous vous reconnaissez dans l’un des personnages, n’hésitez pas et allez vous dénoncer tout de suite au commissariat ou à la procurature la plus proche. N’oubliez pas votre carte d’identité et votre brosse à dents. »

…Aux dernières nouvelles (septembre 2020), le procès du commanditaire présumé du double meurtre a abouti à son acquittement, les juges ayant estimé, je cite : « Ce jugement ne dit pas que les accusés sont innocents, ce jugement dit qu’il n’a pas été prouvé qu’ils sont coupables. »

 

Ainsi, les éditions Agullo (basées en banlieue de Bordeaux) continuent-elles leur puissant et fécond travail de découvertes de littératures étrangères. On citera parmi les dernières et les plus intéressantes parutions : À l’ombre de la Butte-aux-coqs, un roman lettonien de Oswalds Zebris sur le grand bazar tragique que connut ce pays au début du XXème, Autochtones, un roman russe de Maria Galina, promenade fantastique dans une cité d’une étrange et indicible peur, et encore Bratislava 68, été brûlant, autre récit slovaque de Viliam Klimáček, magnifique et poignante odyssée de ceux qui fuirent de chez eux au moment de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes d’Urss et de ceux qui y restèrent. Toujours avec Agullo, on peut aller plus loin encore avec deux romans ayant pour cadre le Moyen -Orient, épopées rocambolesques et fortement déjantées de Saad Z. Hossain -Bagdad la grande évasion ! et Djinn City. Et on peut terminer, provisoirement, le voyage avec les romans noirs de l’italien Varesi (Or, encens et poussière). De quoi contenter notre fringale de lecture et de mondes littéraires nouveaux.

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 02/12/2020